Section IV
- Résumé des observations et des recommendations
Cet examen indépendant de la mise
en œuvre de l'ANACT au cours des quatre
années qui ont suivi son adoption
avait pour but de déterminer si les
structures que l'Accord a créées ont
bien fonctionné, si l'expérience acquise
indique qu'il faut des rajustements
et, de façon générale, si l'Accord
a donné des résultats qui n'auraient
pas été obtenus autrement. Il fallait
examiner les efforts faits pour atteindre
tous les objectifs énoncés à l'article
premier de l'Accord, mais il fallait
d'abord s'arrêter sur certaines caractéristiques
de l'Accord : approche essentiellement
trinationale et non supranationale;
méthode générale de coopération imposée
aux parties, tant pour ce qui est
des activités coopératives que de
la façon dont les consultations coopératives
et les procédures d'évaluation doivent
être mises en œuvre, de même que des
procédures relatives au règlement
des différends; mise en œuvre de l'Accord
reposant essentiellement sur des initiatives
gouvernementales; enfin, une certaine
ambivalence occasionnelle quand on
tente de lier le domaine du travail
à la libéralisation du commerce international.
En ce qui concerne les aspects institutionnels,
notons tout d'abord que les organismes
permanents de l'ANACT ont été en mesure
d'en assurer convenablement la mise
en œuvre au cours de cette période
initiale, soit à l'échelon trinational,
par l'entremise de la Commission de
coopération dans le domaine du travail,
soit à l'échelon des pays, principalement
par l'entremise des bureaux administratifs
nationaux (BAN). La tâche n'a pas
été facile, vu la nouveauté de l'ANACT,
mais surtout à cause la diversité
culturelle et économique de la région
visée.
Plus particulièrement en ce qui concerne la Commission, il y a eu des réunions
ministérielles annuelles et diverses autres consultations ministérielles entre les trois
pays, établissant ainsi une tribune trinationale de haut niveau qui n'aurait probablement
pas été possible n'eut été de l'ANACT. Le Secrétariat, l'organisme de travail de l'Accord,
a su se doter des mécanismes opérationnels voulus pour répondre aux besoins que supposait
cette première étape de mise en œuvre de l'Accord. Toutefois, il est à craindre qu'en
raison de ses ressources restreintes, le Secrétariat ne soit pas en mesure de soutenir
convenablement le développement des objectifs de l'Accord, surtout en ce qui concerne la
nécessité d'établir un programme méthodique et indépendant de recherches comparatives de
nature économique, juridique et institutionnelle.
À l'échelon national, les BAN, intégrés à la structure ministérielle de chaque pays,
semblent jusqu'ici avoir collaboré entre eux ainsi qu'avec la Commission. Chacun est
chargé d'examiner les communications du public et, à cette fin, a adopté des règles de
procédure qui tiennent compte des cultures institutionnelles nationales. Essentiellement,
les communications constituent la seule contribution non gouvernementale au processus qui
consiste à déterminer si la législation du travail de chaque pays est appliquée
efficacement. Il serait souhaitable qu'il y ait plus d'uniformité entre ces règles
procédurales, en tenant dûment compte des traditions juridiques différentes, surtout pour
ce qui est du caractère public du processus d'examen. En outre, les comités consultatifs
nationaux peuvent renforcer les liens avec les milieux non gouvernementaux, et il faudra
s'assurer périodiquement qu'ils sont représentatifs.
L'Accord prévoit aussi l'établissement de structures provisoires pour examiner, au besoin,
les pratiques d'une partie à l'égard des normes techniques du travail. Il s'agit des
comités évaluatifs d'experts (CEE) et des groupes spéciaux arbitraux. Aucun de ces comités
ou groupes n'a été constitué au cours de la période à l'étude. Les CEE qui seraient
appelés à analyser de telles questions de manière « non antagoniste », comme le prévoit
l'Accord, feraient profiter les intéressés du regard objectif d'experts non associés à
l'une ou l'autre des parties. Étant donné les avantages de ce genre d'intervention, on
devrait avoir recours plus souvent à ces structures. En ce qui concerne le champ d'action
actuel des CEE, on pourrait tenir des consultations ministérielles « proactives »,
c'est-à-dire des consultations qui ne feraient pas nécessairement suite à l'examen d'une
communication du public par un BAN, afin d'arriver au même résultat dans les cas qui s'y
prêtent, comme le permet l'Accord dans tous les cas. En outre, étant donné que les trois
premiers principes relatifs au travail étaient au cœur des activités des BAN et des
consultations ministérielles au cours de la période à l'étude, il semblerait souhaitable
d'examiner les raisons - qui ne sont pas très claires - pour lesquelles ces principes ont
été exclus du champ d'action des CEE.
Au chapitre des activités coopératives, il y a eu 38 cours, colloques et conférences axés
sur la santé et la sécurité, l'emploi et la formation, ainsi que la législation du travail
et les droits des travailleurs. Ces activités ont permis aux participants de chacun des
pays de mieux comprendre les conditions de travail et les lois des autres pays dans le
domaine du travail. Cela contribue dans une large mesure à traiter les problèmes mutuels,
ainsi qu'à favoriser l'exécution d'activités de coopération ultérieures. Cependant, de
façon générale, seules les personnes qui participent directement aux activités sont en
mesure de mieux comprendre la situation. En effet, une bonne partie de l'information ne
parvient pas à un public plus vaste parce qu'elle n'est pas diffusée sous une forme
accessible. Il faudrait que le Secrétariat étende les voies de communication et diffuse le
plus largement possible l'information découlant de ces activités, souvent organisées par
les BAN. En outre, le Secrétariat devrait partir de cette information pour pousser plus
loin l'analyse et réaliser des projets de recherche.
Les travaux de recherche effectués ont comblé des lacunes dans les connaissances de base
relatives au domaine du travail. L'étude comparative sur les marchés du travail et les
statistiques en matière de travail donnent un aperçu des différents problèmes qui se
posent dans les trois pays, tandis que l'étude comparative sur la liberté d'association,
le droit d'organisation et le droit de négociation collective a permis de clarifier et de
mieux cerner un grand nombre des problèmes soulevés dans les communications. Les études
transnationales concernant les normes et les pratiques en vigueur dans l'industrie
nord-américaine du vêtement serviront de modèle à des études plus détaillées. Quant à
l'étude comparative sur les fermetures d'usines, non seulement elle a mis en lumière les
différences entre les lois et les pratiques touchant ce problème particulier, mais elle a
aussi permis de dégager les différences en ce qui concerne les prémisses et les valeurs
fondamentales des trois pays.
Chose particulièrement étonnante, le Secrétariat ne s'est pas préoccupé d'une étape
essentielle, soit la traduction, dans les trois langues, des lois et règlements du travail
des trois pays, ainsi que des règlements connexes. Le Secrétariat devrait en faire sa
toute première priorité.
Le Secrétariat devrait élargir ses études comparatives et mettre l'accent sur des
problèmes plus précis. Il devrait aussi diffuser à grande échelle les résultats de ces
travaux. Les études ne devraient pas être faites au hasard, mais reposer sur une
planification à long terme et englober non seulement des recherches d'ordre juridique,
mais aussi des recherches empiriques à caractère socioéconomique. Il faudrait entre autres
constituer une banque de données objectives comparables, à laquelle toutes les parties
pourraient se fier.
Les communications ont permis de faire tomber les frontières pour permettre d'examiner la
façon dont chacun des trois pays applique sa législation du travail, ce qui ne s'était
jamais fait auparavant. L'étude de cas concrets permet de voir comment fonctionne et est
appliquée la législation du travail d'un pays. En outre, des consultations ministérielles
peuvent être tenues au sujet de problèmes concrets.
Cet instrument est mis à la disposition de chacune des parties pour déterminer si une
autre partie omet systématiquement d'assurer l'application de sa législation du travail.
Faute de lignes directrices précises dans l'Accord, les traditions administratives et
judiciaires différentes d'un pays à l'autre ont donné lieu à des points de vue différents
quant au mode d'examen, plus particulièrement au sujet de l'importance de recueillir des
éléments de preuve à propos des cas étudiés, ainsi que du recours aux audiences
publiques.
Toutefois, peu de mesures concrètes sont prises. Bien que les enquêtes et les audiences
aient permis de démontrer amplement que la loi n'a pas été respectée, qu'il y a des
problèmes de partialité et que la loi n'est pas appliquée, cette constatation ne donne
lieu à aucune mesure corrective ou de réparation.
Cela est attribuable en partie aux dispositions de l'ANACT et aux prémisses sur lesquelles
repose le processus de présentation de communications. Les objectifs exposés dans l'ANACT
sont généraux, mais obligent seulement à appliquer les lois en vigueur. L'étude des
communications est, selon l'ANACT, un processus visant à établir les faits, et non un
processus visant à se renseigner en vue d'ordonner des mesures de réparation s'il y a
lieu. Toute mesure doit être prise dans le cadre des consultations ministérielles.
L'étude des communications peut toutefois mener à la formulation de recommandations. En
effet, il peut être recommandé dans un rapport public de tenir des consultations
ministérielles, et les ministres peuvent alors s'entendre sur les mesures recommandées.
Toutefois, il n'a jamais été recommandé que les pays s'engagent à prendre des mesures
correctives, officielles ou non officielles, soit pour offrir réparation aux victimes
d'actes illégaux, soit pour rectifier les pratiques systématiques posant problème. Les
recommandations formulées dans les rapports, ainsi qu'à la suite des consultations
ministérielles, se sont limitées à la réalisation d'études conjointes, à la tenue de
colloques, de conférences et de tribunes publiques, ainsi qu'à des échanges d'informations
entre les ministres. Si d'autres recommandations de cette nature sont formulées dans des
affaires mettant en cause les mêmes principes relatifs au droit du travail, il est à
craindre que les milieux concernés deviennent graduellement désillusionnés, du moins aux
États-Unis et au Canada.
La retenue dont font preuve les BAN et les ministres est particulièrement troublante,
alors qu'il est clair que les procédures ne sont pas équitables et transparentes. L'ANACT
impose des obligations procédurales positives. L'existence de procédures inéquitables
viole l'Accord, même si ces procédures sont conformes au droit interne. Pourtant, ni le
BAN des États-Unis ni les ministres ne semblent disposés à déclarer ouvertement que
certaines procédures sont contraires à l'Accord, et encore moins à recommander des
changements.
Le fait que l'on n'a pas eu recours aux comités évaluatifs d'experts pour examiner
méthodiquement la manière dont sont appliquées les lois en matière de santé et de
sécurité, ainsi que les autres normes techniques du travail, montre que l'on n'ose pas
exploiter pleinement les possibilités prévues par l'Accord .
Au cours de notre examen, nous nous sommes penchés non seulement sur la situation depuis
quatre ans, mais aussi sur ce que laissent présager les années à venir. Nous sommes
conscients qu'il est difficile de réaliser l'énorme potentiel qu'offre l'ANACT en quatre
ans seulement. Outre le fait qu'il instaure des structures tout à fait nouvelles, l'Accord
exige une nouvelle façon de penser qui nécessite un changement sur le plan des attitudes
sociales. Mais cela prend inévitablement du temps. Les quatre premières années sont donc
une période de tâtonnement. Bien des choses ont été accomplies, mais le passé n'est que le
prologue de l'avenir. Notre souci premier, comme ce doit l'être pour les institutions de
l'ANACT, est l'avenir. Or, par nos observations, questions et recommandations, nous
voulons contribuer à façonner cet avenir. Nous avons donc examiné ce qui a été fait, mais
aussi ce qui pourrait et devrait être fait.
Pierre Verge (Canada)
Clyde Summers (États-Unis)
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