Quatrième
partie : Contexte socio-économique
Les déplacements de travailleurs
en général, et ceux qui sont attribuables
à des fermetures d'usines en particulier,
sont un phénomène constant, dû à un
certain nombre de causes.102
Celles-ci comprennent, notamment:une
réaction de l'employeur face à des
préoccupations d'ordre économique,
comme des changements dans le prix
des facteurs de production; la pénétration
des importations, une surcapacité;
des usines qui atteignent la fin de
leur durée utile; l'apparition de
nouvelles techniques exigeant de concevoir
de nouvelles usines; des changements
dans la gestion des affaires publiques,
comme des compressions au sein d'un
secteur fortement financé par l'État.
La présente étude ne porte pas directement
sur de telles raisons naturelles d'ordre
public ou tributaires du marché pour
lesquelles des usines ferment leurs
portes. Elle est axée sur le fait
que des employeurs ont recours à la
fermeture d'usines et à des menaces
de fermeture pour faire échec au droit
qu'ont les travailleurs de former
un syndicat. Il est toutefois important
de situer les fermetures d'usines
dans un contexte socio-économique
plus large.
Les données présentées dans cette
section donnent aussi une indication
du préavis donné aux travailleurs
au sujet de leur déplacement. La fermeture
soudaine d'une usine, peu importe
la raison, peut occasionner de graves
problèmes d'adaptation aux gens, aux
collectivités et aux institutions
publiques. La question de la «soudaineté»
de la fermeture d'une usine est donc
un élément qui revêt une grande importance
dans cette étude.
Déplacements et fermetures
d'usines aux États-Unis
Au cours des vingt dernières années,
les fermetures d'usines ont eu d'importantes
répercussions sur l'emploi aux États-Unis.
Celles-ci ont pris encore plus d'importance
dans les années 1990. Dans son enquête
biennale sur les travailleurs déplacés,
le Bureau of Labor Statistics (BLS)
a conclu qu'entre janvier 1991 et
décembre 1993, plus de 9,2 millions
de travailleurs ont été déplacés (tableau
9). Entre janvier 1993 et décembre
1995, près de 9,3 millions de travailleurs
ont été déplacés, ce qui témoigne
de la persistance du phénomène (tableau
10).
Diverses causes ont été énumérées,
mais d'après les résultats de l'enquête,
les fermetures d'usines constituent
la cause première de déplacement des
travailleurs.103
Près de 3,6 millions de travailleurs
(39 p.100 des travailleurs déplacés)
avaient perdu leur emploi par suite
d'une fermeture d'usine dans les trois
années visées par la première enquête,
et 3,4 millions (36 p.100 des travailleurs
déplacés) au cours des trois années
sur lesquelles portait l'enquête la
plus récente. Parmi les travailleurs
déplacés, les non-syndiqués formaient
la majorité des travailleurs déplacés
par suite d'une fermeture d'usine:
plus de 3 millions de travailleurs
(86 p.100 des travailleurs déplacés
par suite d'une fermeture d'usine)104
entre 1991 et 1995, et 2,9 millions
de travailleurs (86 p.100 des travailleurs
déplacés par suite d'une fermeture
d'usine) entre 1993 et 1995.
Une autre enquête récente menée par
le BLS fournit des informations supplémentaires,
moins exhaustives toutefois, sur les
travailleurs déplacés. L'enquête sur
les licenciements collectifs présentait
des données sur le quatrième trimestre
de 1995 et le premier trimestre de
1996: 270 598 et 232 713 travailleurs
ont perdu leur emploi au cours de
ces deux périodes, respectivement.
La fermeture de lieux de travail était
responsable de 67 500 (25 p.100) et
70 300 (25 p. 100), respectivement,
de tous les licenciements au cours
de cette période. Contrairement à
l'enquête sur les travailleurs déplacés,
l'enquête sur les licenciements collectifs
englobe les mises à pied d'une durée
d'au moins 31 jours qui touchent 50
travailleurs ou plus d'un même établissement.
Un aspect important de l'effet des
fermetures d'usines sur les travailleurs
en général est la capacité de ces
derniers d'être réintégrés dans la
population active. Les programmes
sociaux conçus pour aider les travailleurs
pendant qu'ils cherchent un nouvel
emploi, ou pour fournir des services
de formation et de réadaptation, sont
vraiment utiles lorsqu'ils permettent
de réagir rapidement aux suppressions
d'emplois. C'est donc dire que les
suppressions d'emplois qui surviennent
de manière soudaine et imprévue peuvent
s'avérer un fardeau plus lourd pour
les programmes sociaux destinés à
aider les travailleurs.
L'enquête sur les travailleurs déplacés
a révélé que près de 2 millions de
travailleurs (55 p.100) déplacés par
suite d'une fermeture d'usine au cours
de la première période étudiée, et
1,7 million (50 p.100) au cours de
la seconde période étudiée, n'avaient
eu aucun préavis. La fermeture soudaine
d'une usine complique davantage le
processus d'adaptation pour les gens,
les familles et les organismes chargés
d'aider ces travailleurs à réintégrer
la population active. Parmi les travailleurs
qui avaient été prévenus de la situation,
seuls 611 000 (40 p.100) au cours
de la première période et 703 000
(43 p.100) au cours de la seconde
avaient été avertis plus de deux mois
à l'avance. L'existence d'un syndicat
au sein de l'entreprise qui fermait
ses portes semblait améliorer la probabilité
d'être prévenu de la situation. Environ
182 000 des travailleurs syndiqués
déplacés par suite d'une fermeture
d'usine (42 p.100) au cours de la
première période et 154 000 (36 p.100)
au cours de la seconde période n'avaient
pas été prévenus, comparativement
à près de 1,8 million (57 p.100) et
plus de 1,5 million (52 p.100) de
travailleurs non syndiqués ayant connu
le même sort (tableaux 10 et 11).
Tableau 9
Travailleurs déplacés par suite
d'une fermeture d'usine aux États-Unis
Janvier 1991 - Décembre 1993
(milliers)
| |
Total |
Pourcentage |
Total
des syndiqués (%) |
Total
des non-syndiqués (%) |
| Déplacés
à cause de la fermeture ou du
déménagement d'une usine |
3
597 |
100 |
432
(12) |
3
097 (86) |
| Réengagés
après la fermeture |
2
416 |
67 |
228
(52) |
2
143 (69) |
| Sans
travail après la fermeture |
664 |
18 |
109
(25) |
540
(17) |
| Inactifs |
517 |
14 |
95
(21) |
414
(13) |
| Préavis
reçu |
1
522 |
42 |
251
(58) |
1
258 (40) |
|
Moins de 1 mois
|
248 |
16 |
34
(13) |
319
(25) |
|
Entre 1 et 2 mois
|
519 |
34 |
77
(30) |
437
(34) |
|
Plus de 2 mois
|
611 |
40 |
131
(52) |
479
(38) |
| Pas
de préavis |
1
988 |
55 |
182
(42) |
1
775 (57) |
Source : Bureau of Labor Statistics
des États-Unis, recensement de la
population actuelle, 1994. Chiffres
révisés, 1996.
Tableau 10
Travailleurs déplacés par suite
d'une fermeture d'usine aux États-Unis
Janvier 1993 - Décembre 1995
(milliers)
| |
Total |
Pourcentage |
Total
des syndiqués (%) |
Total
des non-syndiqués (%) |
| Déplacés
à cause de la fermeture ou du
déménagement d'une usine |
3
404 |
100 |
421
(12) |
2
948 (86) |
| Réengagés
après la fermeture |
2
438 |
71 |
273
(64) |
2
143 (72) |
| Sans
travail après la fermeture |
459 |
13 |
62
(14) |
396
(13) |
| Inactifs |
507 |
14 |
86
(20) |
409
(13) |
| Préavis
reçu |
1
600 |
47 |
258
(61) |
1
328 (45) |
|
Moins de 1 mois
|
362 |
22 |
40
(15) |
321
(24) |
|
Entre 1 et 2 mois
|
464 |
29 |
65
(25) |
396
(29) |
|
Plus de 2 mois
|
703 |
43 |
135
(52) |
566
(42) |
| Pas
de préavis |
1
717 |
50 |
154
(36) |
1
558 (52) |
Source : Bureau of Labor Statistics
des États-Unis, recensement de la
population actuelle, 1996.
Parmi les personnes déplacées par
suite d'une fermeture d'usine, près
de 2,4 millions au cours de la première
période (67 p.100) et 2,4 millions
au cours de la seconde (71 p.100),
respectivement, ont été réengagées.
Environ 664 000 (27 p.100) au cours
de la première période et 459 000
(18 p.100) dans la seconde cherchaient
encore du travail. Environ 517 000
travailleurs (21 p.100) au cours de
la première période et 507 000 (20
p.100) au cours de la seconde ne faisaient
plus partie de la population active,
c'est-à-dire qu'ils avaient cessé
de chercher du travail, pour un certain
nombre de raisons. Au cours de la
première période d'enquête, environ
1,1 million (47 p.100) des travailleurs
déplacés par suite d'une fermeture
d'usine qui avaient trouvé un nouvel
emploi avaient touché des prestations
d'assurance-chômage (tableau 11).
Ce nombre était de 1 million (41 p.
100) au cours de la seconde période
(tableau 12).
Tableau 11
Prestations d'assurance-chômage
- Travailleurs déplacés par suite
d'une fermeture d'usine
Janvier 1991 - Décembre 1993
(milliers)
| |
Total |
Pourcentage |
Réengagés
- A.-c. reçue
(sur 2 416) |
1
137 |
47 |
| Prestations
épuisées |
340 |
29 |
| A.-c.
non épuisée |
767 |
67 |
| Sans
emploi - A.-c. reçue (sur 664) |
454 |
68 |
| Prestations
épuisées |
191 |
42 |
| A.-c.
non épuisée |
258 |
56 |
| Inactifs
- A.-c. reçue (sur 517) |
252 |
48 |
| Prestations
épuisées |
172 |
68 |
| A.-c.
non épuisée |
78 |
30 |
Source : Bureau of Labor Statistics
des États-Unis, recensement de la
population actuelle, 1994.
Tableau 12
Prestations d'assurance-chômage
- Travailleurs déplacés par suite
d'une fermeture d'usine
Janvier 1993 - Décembre 1995 (milliers)
| |
Total |
Pourcentage |
Réengagés
- A.-c. reçue
(sur 2 438) |
1
017 |
41 |
| Prestations
épuisées |
388 |
38 |
| A.-c.
non épuisée |
591 |
58 |
| Sans
emploi - A.-c. reçue (sur 459) |
278 |
60 |
| Prestations
épuisées |
108 |
38 |
| A.-c.
non épuisée |
170 |
61 |
| Inactifs
- A.-c. reçue (sur 507) |
212 |
41 |
| Prestations
épuisées |
145 |
68 |
| A.-c.
non épuisée |
63 |
29 |
Source : Bureau of Labor Statistics
des États-Unis, recensement de la
population actuelle, 1994.
Selon une étude analogue sur les
travailleurs déplacés dans les années
1980, menée par le Congressional Budget
Office (CBO) des États-Unis, environ
73p.100 des travailleurs déplacés
pendant cette période avaient trouvé
un nouvel emploi.105
Toutefois, près de la moitié des travailleurs
réengagés touchaient un salaire inférieur
à celui qu'ils gagnaient auparavant.
Qu'ils aient été réengagés à l'époque
de l'enquête ou non, la plupart des
travailleurs déplacés dans les années
1980 ont connu une période prolongée
de chômage, d'une durée moyenne de
30 semaines. De 1981 à 1990, les déplacements
atteignaient environ 2 millions par
année en moyenne, comparativement
à une moyenne de 3 millions entre
1991 et 1993. Étant donné que les
questions de syndicalisation ne figuraient
pas dans l'enquête du BLS avant 1994,
il n'y a aucune donnée disponible
dans l'étude du CBO permettant de
savoir si les travailleurs syndiqués
avaient connu un sort différent des
travailleurs non syndiqués.
Déplacements et fermetures
d'usines au Canada
Des informations récentes, tirées
de l'Enquête sur la dynamique du travail
et du revenu (EDTR), donnent un aperçu
du phénomène des déplacements au Canada.
Menée en 1993, l'EDTR fournit des
données sur les travailleurs déplacés
au Canada (tableau 13).
Tableau 13
Emplois occupés en 1993 par des
Canadiens âgés de 16 à 69 ans
Motifs de cessation d'emploi et syndicat/convention
collective
| |
TOTAL |
Syndiqués |
| TOTAL
de la main-d'oeuvre |
18
073 000 |
4
742 900 |
| Total
des cessations d'emploi |
4
649 800 |
n.d. |
| Motifs
de cessation |
|
|
| Déménagement
de l'entreprise |
31
400 |
n.d. |
| Fermeture
de l'entreprise |
246
200 |
25
000 |
| Licenciement/ralentissement
des affaires (non attribuable
à des conditions saisonnières) |
784
600 |
163
000 |
Selon l'EDTR, sur les 4,6 millions
de travailleurs canadiens déplacés
au cours de la période visée par l'enquête,
1 062 200 (23 p.100) l'ont été en
raison du déménagement de l'usine
ou de l'entreprise, d'une fermeture,
de licenciements ou du ralentissement
des affaires.
Le gouvernement du Canada a recueilli
des données similaires à celles qui
précèdent dans l'Enquête sur l'activité
(EA) de 1990. Selon cette étude de
Statistique Canada, les licenciements
permanents ont touché plus d'un million
de travailleurs depuis 1981, tant
dans les périodes de pointe que dans
les périodes creuses du cycle économique,
ce qui donne à penser que les déplacements
étaient acycliques.106
Au cours de la période allant de 1988
à 1990, l'EA a également fait ressortir
les caractéristiques suivantes chez
les travailleurs déplacés: la plupart
étaient non syndiqués, jeunes, occupaient
un emploi faiblement rémunéré et exerçaient
leur emploi depuis moins d'un an.
Les résultats de l'enquête n'étaient
pas concluants en ce qui concerne
le temps que prenaient les travailleurs
déplacés pour trouver un nouvel emploi
et le montant qu'ils gagnaient dans
ce dernier. La moitié des hommes déplacés
entre 1988 et 1990 avaient commencé
un nouvel emploi en moins de 12 semaines;
toutefois, 5 p. 100 des hommes ont
été sans travail pendant un an avant
de trouver un nouvel emploi. La période
moyenne d'inactivité chez les hommes
était d'environ 12 semaines. Près
de la moitié des travailleurs déplacés
avaient subi une perte de gains dans
leur nouvel emploi.
Une conclusion importante de l'enquête,
pertinente pour la présente étude,
est la différence qui existe entre
le taux de syndicalisation chez les
travailleurs déplacés et dans l'ensemble
de la main-d'oeuvre. Comme l'illustre
le tableau 14, les travailleurs non
syndiqués étaient surreprésentés chez
les hommes et les femmes déplacés
en 1990. L'EA ne traitait pas de la
cause. Toutefois, il s'agit d'un facteur
important lorsque l'on analyse l'effet
des fermetures d'usines et des déplacements
sur les questions de syndicalisation.
Tableau 14
Répartition des déplacements selon
le statut syndical, 1990
| |
Syndiqués |
Non-syndiqués |
Hommes
- Déplacés
- Main-d'oeuvre totale
|
- 28,3
- 29,7
|
- 65,4
- 54,0
|
Femmes
- Déplacées
- Main-d'oeuvre totale
|
- 16,7
- 25,6
|
- 76,7
- 64,7
|
Source : Enquête sur l'activité,
1990, Statistique Canada.
Déplacements et fermetures
d'usines au Mexique
Selon l'Institut mexicain de la sécurité
sociale (IMSS), 5 794 lieux de travail
ont disparu du registre en 1995, touchant
ainsi plus de 300 000 travailleurs.107
Cette situation est le reflet de changements
survenus au sein du secteur structuré,
pour les entreprises inscrites dans
le système de sécurité sociale. Il
n'existe aucune donnée disponible
sur le nombre total de travailleurs
déplacés au Mexique. Les données sur
les travailleurs mexicains sans emploi
qui ont quitté involontairement leur
travail constituent l'estimation la
plus juste dont on dispose. Ces données
sont analysées ci-après. Le Mexique
n'a pas entrepris d'enquête précise
sur le sort que connaissent les travailleurs
déplacés sur le plan du réembauchage
et des gains dans un nouvel emploi.
Comme il n'existe aucun programme
d'assurance- chômage dans ce pays,
il y a des chances que la période
pendant laquelle les travailleurs
déplacés restent sans emploi soit
moins longue qu'aux États-Unis et
au Canada. Toutefois, on ne dispose
d'aucune donnée pour le confirmer.
Dans l'ensemble, la période de chômage
est nettement inférieure au Mexique
par rapport aux deux autres pays,
ce qui donne à penser que c'est le
cas.
Autres mesures comparatives
des déplacements en Amérique du Nord
Les seules données comparatives qui
se rapportent aux déplacements dans
les trois pays proviennent des statistiques
sur le chômage. Comme l'illustre le
tableau 15, les personnes qui ont
quitté involontairement leur travail
représentent entre 40 p. 100 et 70
p.100 des travailleurs sans emploi
dans les trois pays signataires de
l'ALENA. C'est le Canada qui semble
le plus touché. Ces données reflètent
les déplacements qui surviennent à
un niveau très général, et englobent
les travailleurs qui ont perdu leur
emploi pour un certain nombre de raisons,
dont la fermeture de l'usine.
Tableau 15
Personnes ayant perdu leur emploi108
(milliers)
| |
1990 |
1991 |
1992 |
1993 |
1994 |
1995 |
| Canada |
|
|
|
|
|
|
| Total
des personnes ayant perdu leur
emploi |
720,5 |
986,2 |
1 113,6 |
1 108,1 |
1 007,8 |
n.d. |
| Pourcentage
des Sans-emplois |
61,9 |
66,1 |
67,9 |
67,2 |
65,4 |
n.d. |
| Mexique109 |
|
|
|
|
|
|
Total
des personnes
ayant perdu leur emploi
(milieu urbain) |
123,2 |
129,4 |
153,2 |
192,5 |
227,0 |
513,0 |
| Pourcentage
des sans-emplois (milieu urbain) |
33,7 |
35,7 |
38,9 |
38,8 |
42,6 |
54,2 |
| États-Unis |
|
|
|
|
|
|
| Total
des personnes ayant perdu leur
emploi |
3 322 |
4 608 |
5 291 |
4 769 |
3 815 |
3 476 |
| Pourcentage
des sans-emplois |
48,3 |
54,7 |
56,4 |
54,6 |
47,7 |
46,9 |
ncidence des fermetures d'usines
sur les travailleurs
Les travailleurs déplacés sont souvent
sans travail pendant de longues périodes,
et lorsqu'ils finissent par trouver
un emploi, le salaire qu'ils touchent
dans la plupart des cas est inférieur.
Les travailleurs perdent souvent aussi
leurs avantages dans le domaine de
la santé lorsqu'ils sont déplacés,
de même que leur ancienneté et les
autres avantages qui accompagnent
les longs états de service. Devant
tous ces risques que courent les travailleurs,
l'employeur qui s'expose à la possibilité
que son effectif se syndique peut
effectivement se servir de la menace
de fermeture de l'usine pour dissuader
les travailleurs de former un syndicat.
L'existence d'un filet de sécurité
aidant les travailleurs déplacés par
suite de la fermeture d'une usine
peut être d'une importance capitale
pour ce qui est d'atténuer le fardeau
de l'adaptation, de même que pour
aider les travailleurs à réintégrer
le marché du travail. Bien qu'il existe
plusieurs programmes d'adaptation
aux niveaux du gouvernement fédéral,
des États et des provinces, de nombreux
travailleurs n'y recourent jamais,
pour diverses raisons.
[L'annexe E présente une analyse
des programmes d'adaptation au marché
du travail dont peuvent profiter les
travailleurs dans chacun des pays.]
Préavis et soudaineté des fermetures
d'usines
Un aspect capital de l'adaptation
des travailleurs aux fermetures d'usines
est le temps qui leur est donné pour
se préparer au déplacement. Le gouvernement
fédéral au Canada et aux États-Unis,
ainsi que plusieurs provinces et États,
reconnaissent l'importance de prévenir
les travailleurs et les collectivités
de la fermeture d'une usine, de sorte
que le processus d'adaptation puisse
se dérouler plus harmonieusement.
Au lieu d'exiger qu'un préavis soit
donné, la loi mexicaine oblige les
employeurs à obtenir l'autorisation
des autorités chargées des relations
du travail pour fermer une usine (encore
que la procédure soit rarement appliquée
- voir la troisième partie : constatations
relatives au Mexique).
Même s'il existe des preuves qu'un
tel avertissement peut être utile
au processus d'adaptation, la plupart
des fermetures d'usines aux États-Unis
et au Canada ont lieu sans préavis
de ce genre, et ce sont les travailleurs,
les organismes publics et les collectivités
locales qui assument les frais rattachés
à l'adaptation, qui doit se faire
rapidement. Voici une brève analyse
des modalités des trois pays en ce
qui concerne les préavis.
États-Unis
La Worker Adjustment and Retraining
Notification Act (WARN) a été
promulguée en 1988 pour améliorer
les perspectives d'adaptation des
travailleurs déplacés, exigeant que
les travailleurs et les collectivités
soient avertis des déplacements imminents.
Aux termes de la WARN Act,
certaines entreprises sont tenues
de prévenir les travailleurs 60 jours
avant de procéder à un licenciement
collectif ou à la fermeture d'une
usine qui s'étendra sur plus de six
mois et touchera au moins 50 travailleurs.
Outre la WARN Act, qui est
une loi fédérale, de nombreux États
ont édicté des dispositions législatives
concernant les préavis à donner. Neuf
États avaient adopté des lois sur
les fermetures d'usines avant que
la WARN Act soit promulguée,
et plusieurs autres ont emboîté le
pas. Les exigences des États varient:
certaines excèdent l'exigence de 60
jours que prévoit la WARN Act,
et d'autres offrent de meilleures
conditions à d'autres égards que celles
que prévoit la loi fédérale.
Deux exceptions à la WARN Act
qui permettent de réduire les exigences
en matière de préavis sont particulièrement
pertinentes pour la présente étude.
Étant donné que l'«intention» ou la
«cause» d'une fermeture d'usine est
un aspect important de cette étude,
c'est-à-dire à savoir si la fermeture
d'une usine est attribuable à des
motifs économiques ou antisyndicaux,
il est utile d'analyser les exceptions
prévues à la WARN Act.
La première est l'exception prévue
pour les entreprises dites « en difficulté»,
qui ne s'applique qu'aux fermetures
d'usines. Aux termes de la loi, les
entreprises sont autorisées à fournir
un préavis inférieur au délai requis
de 60jours dans le cas où l'annonce
d'une fermeture aurait une influence
néfaste sur la capacité d'obtenir
du financement ou de trouver de nouveaux
débouchés qui lui permettraient de
survivre. Plus précisément, l'exception
s'applique si l'entreprise: 1) cherche
activement des capitaux ou des débouchés
au moment où le préavis de 60 jours
serait requis; 2) a une possibilité
réaliste de trouver le financement
ou les débouchés qu'elle sollicite;
3) est en mesure de montrer que les
débouchés recherchés lui permettraient
d'éviter la fermeture ou de la retarder;
4) croit honnêtement que la signification
du préavis pourrait l'empêcher d'obtenir
les capitaux ou de trouver les débouchés
nécessaires.
Une seconde exception importante
à l'exigence du préavis de 60 jours
concerne les «circonstances commerciales
imprévisibles», comme celles qu'occasionne
une mesure ou une situation soudaine
et imprévue contre laquelle l'employeur
ne peut rien, comme la perte d'un
gros contrat, une grève chez un fournisseur
important ou un ralentissement subit
et marqué de l'économie. Des exceptions
sont également prévues pour les projets
ou les installations provisoires et
les situations de grève ou de lock-out.
Sauf pour les employeurs qui satisfont
aux conditions touchant les exceptions
prévues par la loi, ceux qui ne signifient
pas le préavis exigé de 60 jours peuvent
avoir à verser un dédommagement pécuniaire
aux travailleurs qui auraient dû être
prévenus en vertu de la loi. Ces derniers
sont admissibles à un dédommagement
comprenant le salaire d'une journée
plus les avantages prévus pour chaque
jour pendant lequel le préavis n'a
pas été signifié, jusqu'à concurrence
de 60 jours. Par ailleurs, les employeurs
pourraient devoir verser au gouvernement
local des dommages-intérêts pouvant
atteindre 500 $ par jour pour chaque
jour pendant lequel le préavis n'a
pas été signifié.
Une décision récente de la Cour suprême
a confirmé de nouveau le droit qu'ont
les syndicats d'intenter des poursuites
pour le compte des travailleurs en
vue d'obtenir un dédommagement en
vertu de la loi. Ce droit a été contesté
par certains employeurs, qui ont fait
valoir que seuls les travailleurs
à titre individuel avaient qualité
pour intenter de telles poursuites.110
Une étude menée en 1993 par le General
Accounting Office (GAO) des États-Unis
et des chercheurs universitaires a
fait ressortir, depuis, certaines
des lacunes de la WARN Act.111
Selon le rapport de cet organisme,
la WARN Act, dans sa forme
actuelle, exclut 98 p.100 des entreprises
américaines et laisse 64 p.100 des
travailleurs des États-Unis sans protection
contre une fermeture ou des licenciements
collectifs soudains. Les lacunes en
question résultent principalement
des exigences strictes de la loi,
qui ne portent que sur ce qui suit:1)
les entreprises dont l'effectif total
est de 100 employés ou plus; 2) les
fermetures d'usines touchant 50 travailleurs
ou plus; 3) les licenciements collectifs
touchant 50 travailleurs ou plus,
et dans lesquels ces derniers représentent
au moins le tiers de l'effectif travaillant
au lieu en question; 4) les licenciements
collectifs touchant 500 travailleurs
ou plus; 5) les travailleurs à plein
temps (c'est-à-dire que les travailleurs
à temps partiel ne sont pas protégés).
Selon le rapport du GAO, plus de 10
000 violations relatives au préavis
exigé par la WARN Act sont
survenues depuis la promulgation de
cette dernière, mais seule une centaine
de poursuites ont été intentées à
cet égard.
Canada
Au Canada, la législation en matière
de normes d'emploi prévoit deux possibilités
en cas de licenciement collectif attribuable
à la fermeture d'une usine. Premièrement,
la plupart des administrations ont
établi que les travailleurs qui perdent
leur emploi ont droit à un préavis
(ou une indemnité) plus long que le
préavis prescrit pour les licenciements
individuels.112
Deuxièmement, les travailleurs qui
perdent leur emploi par suite de la
fermeture d'une usine dans certaines
administrations ont droit à une indemnité
de cessation d'emploi. Au fédéral,
le Code canadien du travail prévoit
un préavis unique de 16 semaines lorsqu'au
moins 50 travailleurs sont licenciés
en-dedans d'une période de quatre
semaines, ainsi qu'une indemnité de
cessation d'emploi pour les travailleurs
qui ont accompli au moins 12 mois
de service ininterrompu. Ce ne sont
pas toutes les provinces qui fixent
le nombre minimal de travailleurs
à 50. Outre les avantages auxquels
ont droit les travailleurs, un certain
nombre d'administrations obligent
à créer des comités mixtes, par l'entremise
desquels les employeurs doivent collaborer
avec les représentants des travailleurs
pour chercher des solutions de rechange
à un licenciement collectif ou pour
atténuer l'effet des licenciements
sur les travailleurs.
Lorsqu'un préavis approprié n'est
pas donné, la loi ontarienne exige
de l'employeur qu'il paye une indemnité
de cessation d'emploi d'un montant
égal à la rémunération que le travailleur
aurait gagnée au cours du délai de
préavis, en plus des cotisations aux
avantages sociaux qu'il aurait versées
durant cette période. En Ontario,
les employeurs peuvent être tenus
de fournir les renseignements suivants:1)
les circonstances économiques entourant
les licenciements envisagés; 2) toute
consultation ayant eu lieu ou prévue
avec les collectivités locales ou
avec les travailleurs et leurs représentants;
3) les mesures d'adaptation proposées
et le nombre de travailleurs qui sont
censés en bénéficier dans chaque cas;
4) un profil statistique des travailleurs
touchés. De la même façon, bien qu'elles
soient moins détaillées, il existe
des exigences de préavis en Colombie-Britannique,
au Manitoba, en Saskatchewan et dans
la loi fédérale. Le tableau 16 résume
les exigences en matière de préavis
au Canada.
Tableau 16
PRÉAVIS DE LICENCIEMENT COLLECTIF
| Administration
et législation |
Nombre
de travailleurs |
Préavis
requis |
| Gouvernement
fédéral |
50
ou plus, licenciements sur 4 semaines
au plus, au même établissement |
16
semaines; préavis écrit donné
au ministre du Travail, au DRHC,
au syndicat et à la Commission
de l'assurance-emploi |
| Colombie-Britannique |
50-100
101-300
plus de 300, licenciements sur
deux mois au plus, au même endroit |
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit au
ministre du Travail, au syndicat
et à chaque employé touché |
| Manitoba |
50-100
101-300
plus de 300, licenciements sur
4 semaines au plus |
10
semaines
14 semaines
18 semaines; préavis écrit donné
au ministre du Travail, au syndicat
et à chaque employé touché |
| Nouveau-Brunswick |
10
ou plus, s'ils représentent au
moins 25 p.100 de l'effectif de
l'employeur, licenciements sur
4 semaines au plus |
6 semaines;
préavis écrit à l'agent négociateur,
au ministre des Études supérieures
et du Travail, et à chaque employé
touché |
| Terre-Neuve |
50-199
200-499
500 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit à chaque
employé qui sera licencié et au
ministre de l'Environnement et
du Travail |
| Territoires
du Nord-Ouest |
25-49
50-99
100-299
300 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
4 semaines
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit à l'agent
des normes du travail |
| Nouvelle-Écosse |
10-99
100-299
300 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit à chaque
personne qui sera licenciée et
au ministre du Travail |
| Ontario |
50-199
200-499
500 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit et
à chaque personne qui sera licenciée |
| Québec |
10-99
100-299
300 ou plus |
2 mois
3 mois
4 mois; préavis écrit au ministre
de la Main-d'oeuvre et de la Sécurité
du revenu |
| Saskatchewan |
10-49
50-99
100 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
4 semaines
8 semaines
12 semaines; préavis au ministre
du Travail, à tout employé touché
et au syndicat |
| Territoire
du Yukon |
25-49
50-99
100-299
300 ou plus, licenciements sur
4 semaines au plus |
4 semaines
8 semaines
12 semaines
16 semaines; préavis écrit au
directeur des normes d'emploi
et à tout employé touché |
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